Défense de Dominique Strauss Kahn

A most sensible piece by a noted philosopher, aptly described here: Bernard-Henri Lévy est de tous les combats pour la dignité de l’être humain.  Il maintient la tradition des écrivains engagés dans l’action et les idées, tels Malraux, Sartre et Camus.

Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy

Le 16 Mai 2011

Défense de Dominique Strauss Kahn

DSK BHLLundi matin.

Je ne sais pas ce qui s’est réellement passé, avant-hier, samedi, dans la chambre du désormais fameux hôtel Sofitel de New-York.

Je ne sais pas – personne ne sait puisque rien n’a filtré des déclarations de l’intéressé – si Dominique Strauss-Kahn s’y est rendu coupable des faits qui lui sont reprochés ou s’il était, à cette heure-là, en train de déjeuner avec sa fille.

Je ne sais pas – mais cela, en revanche, il serait bon que l’on puisse le savoir sans tarder – comment une femme de chambre aurait pu s’introduire seule, contrairement aux usages qui, dans la plupart des grands hôtels new-yorkais, prévoient des « brigades de ménage » composées de deux personnes, dans la chambre d’un des personnages les plus surveillés de la planète.

Et je veux pas non plus entrer dans les considérations de basse psychologie – comme on dit basse police – qui, prétendant pénétrer dans la tête de l’intéressé et observant, par exemple, que le numéro de la fameuse chambre (2806) correspondait à la date (28.06) de l’ouverture des primaires socialistes dont il est l’incontestable favori, concluent à un acte manqué, un lapsus suicidaire, patati, patata.

Ce que je sais c’est que rien au monde n’autorise à ce qu’un homme soit ainsi jeté aux chiens.

Ce que je sais c’est que rien, aucun soupçon, car je rappelle que l’on ne parle, à l’heure où j’écris ces lignes, que de soupçons, ne permet que le monde entier soit invité à se repaître, ce matin, du spectacle de sa silhouette menottée, brouillée par 30 heures de garde à vue, encore fière.

Ce que je sais c’est que rien, aucune loi au monde, ne devrait permettre qu’une autre femme, sa femme, admirable d’amour et de courage, soit, elle aussi, exposée aux salaceries d’une Opinion ivre de storytelling et d’on ne sait quelle obscure vengeance.

Et ce que je sais, encore, c’est que le Strauss-Kahn que je connais, le Strauss-Kahn dont je suis l’ami depuis vingt cinq ans et dont je resterai l’ami, ne ressemble pas au monstre, à la bête insatiable et maléfique, à l’homme des cavernes, que l’on nous décrit désormais un peu partout : séducteur, sûrement ; charmeur, ami des femmes et, d’abord, de la sienne, naturellement ; mais ce personnage brutal et violent, cet animal sauvage, ce primate, bien évidemment non, c’est absurde.

J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre.

J’en veux à un système judiciaire que l’on appelle pudiquement « accusatoire » pour dire que n’importe quel quidam peut venir accuser n’importe quel autre de n’importe quel crime – ce sera à l’accusé de démontrer que l’accusation était mensongère, sans fondement.

J’en veux à cette presse tabloïd new-yorkaise, honte de la profession, qui, sans la moindre précaution, avant d’avoir procédé à la moindre vérification, a dépeint Dominique Strauss-Kahn comme un malade, un pervers, presque un serial killer, un gibier de psychiatrie.

J’en veux, en France, à tous ceux qui se sont jetés sur l’occasion pour régler leurs comptes ou faire avancer leurs petites affaires.

J’en veux aux commentateurs, politologues et autres seconds couteaux d’une classe politique exaltée par sa divine surprise qui, sans décence, ont, tout de suite, dès la première seconde, bavé leur de Profundis en commençant de parler de « redistribution des cartes », de « nouvelle donne » au sein de ceci et de cela, j’arrête, car cela donne la nausée.

J’en veux, car il faut quand même en nommer un, au député Bernard Debré fustigeant, lui, carrément, un homme « peu recommandable » qui « se vautre dans le sexe » et se conduit, depuis longtemps, comme en « misérable ».

J’en veux à tous ceux qui accueillent avec complaisance le témoignage de cette autre jeune femme, française celle-là, qui prétend avoir été victime d’une tentative de viol du même genre ; qui s’est tue pendant huit ans ; mais qui, sentant l’aubaine, ressort son vieux dossier et vient le vendre sur les plateaux télé.

Et puis je suis consterné, bien sûr, par la portée politique de l’événement.

La gauche qui, si Strauss-Kahn venait à s’éclipser, perdrait son champion.

La France dont il est, depuis tant d’années, l’un des serviteurs les plus dévoués et les plus compétents.

Et puis l’Europe, pour ne pas dire le monde, qui lui doit d’avoir, depuis quatre ans, à la tête du FMI, contribué à éviter le pire.

Il y avait, d’un côté, les ultra libéraux purs et durs ; les partisans de plans de rigueur sans modulations ni nuances – et vous aviez, de l’autre, ceux qui, Dominique Strauss-Kahn en tête, avaient commencé de mettre en œuvre des règles du jeu moins clémentes aux puissants, plus favorables aux nations prolétaires et, au sein de celles-ci, aux plus fragiles et aux plus démunis.

Son arrestation survient à quelques heures de la rencontre où il allait plaider, face à une chancelière allemande plus orthodoxe, la cause d’un pays, la Grèce, qu’il croyait pouvoir remettre en ordre sans, pour autant, le mettre à genoux. Sa défaite serait aussi celle de cette grande cause. Ce serait un désastre pour toute cette part de l’Europe et du monde que le FMI, sous sa houlette, et pour la première fois dans son histoire, n’entendait pas sacrifier aux intérêts supérieurs de la Finance. Et, là, pour le coup, ce serait un signe terrible.

Bernard-Henri Lévy

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About martisima

After over 50 years of teaching literature to undergraduate and graduate students, I feel I have earned my retirement (it happened when I was 72, five years ago). I do miss the classroom, however, but not the meetings and all other requirements of the profession. I love teaching, and wish I could still do it. But now I read for pleasure, and watch films, and listen to all kinds of music (no TV, though). I love to travel, and hope I can resume doing it soon. I need to get over my health issues caused by thyroid surgery three years ago!
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3 Responses to Défense de Dominique Strauss Kahn

  1. HANNA says:

    je suis tout à fait d’accord avec Bernard Henry LEVY, un lynchage effroyable, des règlements de compte certainement…… nous ne savons pas pour l’instant, nous ne savons rien, alors attendons…. la présomption d’innocence qu’en faites vous Messieurs les accusateurs sans preuves…… dans quel clivage êtes vous ? la haine est-elle votre seule seule conseillère ?

    Je suis en colère contre ce déchainement médiatique à charge …………….

  2. Elli Dumont says:

    I appreciate this commentary. How wonderful it is to read something that expresses so beautifully what I think and feel.
    I am so distressed by these events. It is unthinkable that DSK would do this. A womanizer, yes. But a sexual predator, no. I am convinced it is a set-up. I really am. How could the hotel have made such an error… sending the maid when the room was still occupied? Here, the biggest shock is the “brutality” of the American press coverage. The French do not allow the accused to be photographed in handcuffs. There is a respect for the dignity of the person “innocent until proved guilty”, whether he is a brilliant economist and important world figure or a common thug. The French find it revolting that the accused is made to look guilty from the very start, shown handcuffed, hustled through the “perp walk” between strong-armed guards, badly shaved, wearing wrinkled clothing. That is what they are all talking about all day on TV. There is truly a disconnect… a cultural chasm between US and French mentality. They are very different judicial systems and a level of freedom of the press. The dignity of the supposed “perpetrator” is preserved by law in France. The “vicious voyeurism” that Americans display is, according to the consensus here, is happily, much more restrained. The French adore the cops and robbers films that come from America, but they are horrified to see what they thought occurred only in films shown to them as blatant reality. Such a tragedy for this man! Not to speak of the political disaster here. Where will we find a candidate to defeat Sarkosky, who has completely lost the confidence of most of the French population?

    Thanks again for finding yet another excellent piece of writing to share!

  3. martisima says:

    As usual, you are absolutely right, Elli! I have read some pieces that are abominable. One said goodbye to France now. Crazy? Sad? Hard to tell, but it is mostly the “feminist” who scream the loudest. I remember when Rosana was about 15 at a party at home, she said something which I don’t remember. As a result, a friend asked her if she was a feminist. Her reply was ‘I am a “peopleist’ ” That’s what we should all be!

    Besides, Bernard-Henri Lévy’s piece is so very well written. Reminds us of Shakespeare and Mark Antony’s speech in “Julius Caesar” . A true gem!

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